Au milieu... la rivière

        "J'ai eu beau essayer de le plier, il était bien trop grand pour mon panier et il avait la queue qui ressortait.../... Quand je suis passé près de mon frère, au pool suivant, je l'ai vu observer la queue et enlever lentement son chapeau, sans que ce geste soit un hommage à ma prouesse de pêcheur.
         J'avais un poisson et donc je me suis assis pour regarder travailler un pêcheur.
          Il a sorti ses cigarettes et ses allumettes de la poche de sa chemise, il les a fourrées dans son chapeau et il a bien ajusté le chapeau sur sa tête. Puis il a enlevé le panier en osier qu'il portait en bandouillère, et se l'est passé à l'épaule pour pouvoir s'en débarrasser rapidement s'il s'enfonçait trop dans l'eau. Même s'il analysait la situation, lui ne s'arrêtait pas pour réfléchir... Du rocher où il était, il a sauté dans le courant et a nagé en direction d'un abrupt rocheux à moitié immergé dans la rivière et qui séparait le courant en deux bras. Il nageait tout  habillé en s'aidant de sa seule main gauche -avec la droite, il brandissait sa canne hors de l'eau-. Parfois, tout ce que je voyais, c'était le panier et la canne et à d'autres moments,  quand le panier se remplissait d'eau, tout ce que je voyais c'était la canne.
         Le courant l'a plaqué contre l'abrupt rocheux et il a dû accuser le choc, mais il lui restait assez de force dans les doigts de la main gauche pour s'accrocher à une anfractuosité, sinon il aurait été  entraîné dans l'eau bleue au-dessous de lui. Il fallait encore qu'il se hisse jusqu'en haut de l'abrupt, avec les doigts de sa main gauche et son coude droit dont il se servait comme un prospecteur de son pic. Quand il a fini par apparaître juché sur le rocher, ses vêtements plaqués sur lui, étaient comme liquéfiés, on les aurait dits prêts à couler jusqu'à la rivière.
Une fois qu'il a été bien droit sur ses pieds, il s'est secoué, comme un canard ou comme un  chien, les pieds écartés, le corps un  peu tassé, la tête oscillant de droite à gauche. Puis il a assuré son équilibre et il a commencé ses lancers. Et le monde entier ne fut plus qu'un monde d'eau.
          Au-dessous de lui et tout autour de lui coulait la rivière. Des deux côtés du rocher qui séparait le courant en deux, s'élevait une vapeur à gros grains. Les mini-molécules d'eau nées dans le sillage de la ligne de Paul formaient comme des boucles d'éphémères fils de la vierge qui disparaissaient si rapidement dans la vapeur que seule la mémoire pouvait, en les prolongeant un instant, matérialiser ces boucles. La fine écume qui émanait du corps de Paul l'enfermait dans un halo qui avait sa forme. Ce halo ne cessait d'apparaître et de disparaître, comme la lueur clignotante d'une chandelle. Les images successives de lui et de sa ligne disparaissaient les unes après les autres dans les vapeurs nées de la rivière qui montaient en spirale jusqu'au sommet des falaises. Une fois là-haut, ces vapeurs devenaient guirlandes au vent et elles allaient bientôt se fondre dans les rayons du soleil.
          La rivière en amont et en aval du rocher où était Paul était connue pour abriter de grandes truites dites arc-en-ciel. Paul lançait bien fort en amont, bas sur l'eau, effleurant l'eau de sa mouche sans la laisser se poser. Puis il pivotait, renversait sa ligne en un grand arc de cercle au dessus de sa tête et il la relançait bien fort, bas sur l'eau, en aval cette fois, effleurant à nouveau l'eau de sa mouche. Il refaisait quatre à cinq fois ce grand cercle, créant un mouvement d'une immense amplitude qui, apparemment n'aboutissait à rien, si vous ne saviez pas, même sans le voir, que quelque part au milieu de la rivière une petite mouche se baignait dans la vaguelette. L'immensité ressurgissait soudain, comme un coup au coeur, lorsque la Big Blackfoot et l'air au-dessus d'elle étaient brusquement irisés par les flancs arqués d'une grande truite arc-en-ciel.
          Paul appelait cela "le lancer-à-l'ombre-de-mouche" et, franchement, je ne sais que penser de la théorie qui sous-tendait cette méthode, théorie selon laquelle les poissons seraient mis en alerte par l'ombre de la mouche qui passe à la surface de l'eau lors des premiers lancers et, du coup, se jetteraient sur la mouche à l'instant même où elle touche l'eau. C'est la théorie de "l'apéritif", en quelque sorte, et c'est presque trop beau pour être vrai. Mais il est vrai aussi que tout grand pêcheur a un certain nombre de trucs qui marchent pour lui et pour personne d'autre.  Pour ma part, le lancer "à-l'ombre-de-mouche" ne m'a jamais réussi, faute sans doute de force dans le bras et dans le poignet pour faire des moulilnets au-dessus de l'eau avec la ligne jusqu'à ce que le poisson s'imagine qu'il y a là-haut tout un essaim de mouches..../..."

Norman Mac Lean
La rivière du sixième jour

dont Robert Redford a tiré en 1991 l'excellent film "Et au milieu coule une rivière".

Ce formidable roman de 176 pages publié dans la collection Rivages, chez Payot, commence par ce paragraphe, désormais, connu dans le monde entier :
 
       "Dans notre famille, nous ne faisions pas clairement le partage entre la religion et la pêche à la mouche. Nous habitions dans l'ouest du Montana, au confluent des grandes rivières à truites et notre père qui était pasteur presbytérien, était aussi un pêcheur à la mouche qui montait lui-même ses mouches et apprenait aux autres à monter les leurs. Il nous avait expliqué, à mon frère et à moi, que les disciples de Jésus étaient tous des pêcheurs, nous laissant entendre -ce dont nous étions intimement persuadés tous les deux- que les meilleurs pêcheurs du lac de Tibériade étaient tous des pêcheurs à la mouche et que Jean, le disciple préféré, pêchait à la mouche sèche...".

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Juin 2012
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30  
<< < > >>

Liens

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus