La pêche à la mouche, selon Lord Grey of Fallodon


Lord Grey of Fallodon, au début du XXème siècle  a dirigé pendant onze ans le Foreign Office, c'est à dire qu'il a été durant cette période le ministre des Affaires Etrangères de Grande Bretagne et de l'empire du même nom. 
Durant sa carrière politique et à cette époque, il a été confronté à tous les grands problèmes du monde.
Mais en  même temps, il demeurait aussi un grand pêcheur à la mouche.
Il a publié en avril 1899, chez J.M. Dent & Sons à Londres, un ouvrage, simplement intitulé "Fly Fishing" qui reste un ouvrage de référence, traduit et préfacé par Léonce de Boisset en 1947 (Librairie des Champs Elysées) .

Par pure gourmandie esthético-halieutique -et aussi par respect de la posture de cet homme-là-, je ne résiste pas au plaisir d'en recopier sur ce blog, le début de l'introduction... C'est la classe !

                "Il serait délicieux d'écrire sur ses plaisirs si l'on pouvait par ce moyen les faire partager aux autres. Si nous  avions ce don, nous serions sans doute nombreux à partir dès demain à la conquête du monde avec une description des charmes de la vie à la campagne.
            
           Malheureusement, rien n'est plus difficile que de faire vraiment éprouver à autrui l'impression d'un plaisir que l'on a soi-même ressenti. Croire que c'est  tâche aisée est probablement le résultat d'une inconsciente vanité. La difficulté insurmontable de l'entreprise tient à la nature des hommes et des choses. Tout le monde n'a pas de goût pour les mêmes plaisirs et l'on ne désire pas entendre parler de ceux des autres. C'est ainsi qu'on trouve même des hommes et des femmes qui n'aiment pas jouer au golf et préfèrent éviter ce sujet. Quiconque enfourche son dada favori court le risque de parler pour des oreilles inattentives. Un courant de sympathie ne peut s'établir qu'à la condition d'éveiller l'intérêt et c'est un résultat qui s'obtient lentement. L'intérêt qui  prend naissance sous une impulsion spontanée ne conquiert pas l'intelligence. Celui-là seul est susceptible de satisfaire à la fois l'auditeur et  l'orateur, qui a de solides racines dans le rappel de sensations ou qui crée des associations d'idées. Et le fait que plusieurs personnes s'intéressent au même sujet n'implique pas nécessairement qu'elles y trouvent un plaisir identique. L'un peut cultiver les fleurs pour vivre au milieu d'elles et parce qu'il aime l'ordonnance d'un jardin; un autre pour étudier la croissance et la vie des espèces et parce qu'il se donne une peine infinie pour obtenir la perfection d'une plante et produire une floraison impeccable ; un troisième prendra moins d'intérêt à la culture des fleurs qu'à leur examen scientifique. Ainsi le plaisir peut être de qualité variable, depuis la haute et sévère botanique jusqu'au goût sensuel le moins savant de la couleur, du parfum et de la forme.
                
            La règle est que nous découvrions nos plaisirs à notre manière et par nous-mêmes ; nous ne le prenons, ni ne les apprenons chez les autres. Ce qui nous intéresse vraiment, nous le tenons de première main. Notre passion naît en nous ou ne naît pas. Elle trouve cependant un stimulant dans ce que nous lisons ou entendons à son sujet. En réalité, il est à peu près impossible de justifier la poursuite d'une distraction particulière au yeux de qui ne la partage pas. Celui qu'une manie possède peut en parler  avec aisance, voire avec éloquence et  persuasion, mais si son auditeur y est étranger, il  ne se fera pas et ne doit pas espérer se faire comprendre. Au contraire, à celui qui a les mêmes goûts, un langage même imparfait paraîtra plein d'intérêt et les mots malhabiles éveilleront tout de suite en lui d'agréables souvenirs. Il est souhaitable que l'homme qui cultive une manie apprenne à pratiquer la réticence et  qu'il ne se lance pas dans le monde sans avoir pris la résolution de taire ce qui le passionne. Qu'en société et en tous lieux de conversation il porte en lui l'objet de ses délices comme un trésor bien gardé sans le révéler et l'étaler sur une banale intérrogation. Qu'il  évite plutôt d'ouvrir lui-même cette porte spéciale de sa pensée car  il constatera par expérience qu'un esprit vraiment parent du sien possèdera un passeport pour l'ouvrir en ses lieu et place. Cela arrive d'ailleurs assez rarement. Nous passons, pour la plupart, notre existence dans des lieux que fixent les circonstances et nous vivons la vie qu'exigent nos occupations. Nous pensons à nos plaisirs durant nos veilles, au cours de nos déplacements, sur le trottoir, dans le train, en voiture. Et la perspective de rencontrer un esprit vraiment apparenté au nôtre est presque trop belle pour se réaliser. Si donc on écrit  des livres consacrés à une passion telle que la pêche, on ne devrait jamais prétendre prêcher, convertir ou dogmatiser. Les ouvrages sur les sports et la vie de plein air devraient être écrits et lus en partie peut-être pour conseiller, informer et instruire, mais surtout avec l'espoir que le sentiment vivifiant du plaisir ressenti par l'auteur pourra se glisser dans une intelligence sympathique.

                 Reste cependant une difficulté, celle d'exprimer complètement le plaisir éprouvé. C'est sans doute parce que le langage se prête plus aisément aux formes de la dialectique et  du raisonnement qu'à l'expression des sensations. Un argument peut être mis, présenté et retenu sous forme de sentences, tandis qu'après avoir lu le récit d'une journée de pêche, on a toujours l'impression, même quand tout a été dit, que la moitié a été omise. Ce n'est pas qu'en réalité il n'y ait rien à dire, comme pourrait l'insinuer un esprit critique malveillant. Cela tient plutôt, selon moi, à la nature du plaisir. Les sensations agréables sont spontanées et viennent sans effort. Quand nous les éprouvons, elles nous pénètrent et nous entourent comme une atmosphère. Mais quand elles sont passées, il est presque aussi impossible d'en rendre compte que de parler des "nuages de l'années dernière". Et finalement, la tentative de reconstituer la sensation des joies que nous a éprouvées et que nous éprouverons encore, se réduit à un alignement de mots sans vie. "

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