Pollution et rivières françaises...

 

Le Monde / 2dition du 28 mars 2008 / Pollution

Drapeau orange sur les rivières françaises

La qualité des eaux s'est beaucoup améliorée grâce au traitement des rejets industriels et des matières organiques. Mais la moitié des cours d'eau seraient dégradés en raison des pollutions diffuses ou d'origine agricole et d'accidents comme celui de l'estuaire de la Loire

 



OBJECTIF2015

2000 :

adoption de la directive cadre sur la gestion des eaux (DCE) par

le Parlement et le Conseil européens.

2001 :

une liste européenne est fixée

de 33 puis 41 substances prioritaires dont la concentration dans les eaux

est plafonnée. A compléter en 2008.

2005 :

évaluation de l'état initial des masses d'eau par les Etats membres.

2009 :

adoption des plans devant permettre d'atteindre le bon état des eaux.

2015 :

le bon état écologique doit être atteint dans l'Union européenne, avec possibilité de reports ou dérogations.

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L'estuaire de la Loire souillé par une centaine de tonnes de fioul échappées, dimanche 16 mars, d'une raffinerie Total ; un avertissement de la Commission européenne à la France, fin janvier, pour la non-conformité de ses stations d'épuration ; une association provençale de médecins qui lance, avec le soutien de la branche française du Fonds mondial pour la nature (WWF), une enquête sur l'imprégnation aux polychlorobiphényles (PCB) de riverains du Rhône... Si l'on se fie à l'actualité des dernières semaines, l'eau des rivières françaises n'aurait plus de douce que le nom.

Pourtant, selon la majorité des spécialistes, la réalité n'est pas si sombre. " L'impact de l'homme sur les milieux aquatiques a connu son apogée dans les années 1960, assure Jean-Gabriel Wasson, directeur de recherche au Cemagref (institut de recherche pour l'ingénierie de l'agriculture et de l'environnement). C'était l'époque où la mousse débordait des écluses de la Seine à cause des détergents. "

Pascal Berteaud, directeur de l'eau au ministère de l'environnement, assure que " les fleuves ne sont pas de plus en plus pollués. Dans les années 1950 et 1960, les rivières étaient de véritables égouts. Il a fallu remettre de l'oxygène en traitant les matières organiques et rejets industriels. Puis s'attaquer aux pollutions provoquées par les nutriments du type nitrates ou phosphore ".

Aux pollutions visibles ont succédé " des pollutions diffuses, à teneurs faibles, difficiles à gérer " et à mesurer, explique Jean-Pierre Porcher, de l'Office national de l'eau et des milieux aquatiques (Onema). Sans parler de l'aménagement des lits et des rives, très important en France, qui modifie les équilibres naturels. Il n'existe pas pour le moment de grille prenant en compte ces pollutions multiples, qui permettrait d'avoir une vision synthétique de l'état du réseau fluvial français et d'attribuer un drapeau vert, orange ou rouge à chaque section de rivière.

La succession de signaux inquiétants peut donner le sentiment que la situation se détériore. Mais selon Jean-Gabriel Wasson, c'est " la connaissance que l'on a du problème " qui augmente : " On mesure un tas de choses que l'on ne savait pas mesurer auparavant ", assure cet hydrobiologiste. Il estime à 20 % la proportion du réseau fluvial français en bon état et entre 15 % à 20 % celle des milieux dont l'état est " franchement mauvais ", les autres masses d'eau se situant dans une zone d'incertitude.

Jean-Pierre Porcher propose un autre chiffrage, pas forcément contradictoire : " On peut dire qu'en France, plus de la moitié des masses d'eau sont dans une situation inférieure au bon état ", affirme-t-il.

Adoptée par l'Union européenne en 2000, la directive-cadre sur l'eau (DCE) fixe aux Etats membres l'objectif de parvenir en 2015 à " un bon état écologique des eaux ", défini par rapport à leur situation théorique si l'impact des activités humaines était nul. La France espère que deux tiers de ses masses d'eau parviendront au bon état d'ici à 2015.

LE PROBLÈME POSÉ PAR L'AGRICULTURE

Au WWF, on craint que les autorités françaises aient pu volontairement sous-estimer le bon état théorique des rivières, afin de parvenir plus facilement à remplir leurs objectifs. L'association environnementale reconnaît que des progrès importants ont été réalisés du côté des rejets industriels mais s'alarme de l'état général du réseau fluvial, dont elle qualifie la qualité de " dramatique ".

" On nous dit que l'état des fleuves s'améliore, mais nous avons tendance à penser le contraire, assure Cyrille Deshaies, responsable du pôle eau douce de WWF-France. L'agriculture continue de poser problème, et les pollutions chroniques, même si elles ne provoquent pas de mortalité subite, entraînent une accumulation de molécules qui finira par causer de gros dégâts. " C'est aujourd'hui un des enjeux majeurs pour les chercheurs : mieux cerner les effets combinés de ces contaminations multiples.

Des niveaux inquiétants de nitrates, pesticides, PCB et hydrocarbures

 



LES SUBSTANCES polluantes présentes dans les rivières se répartissent en deux catégories : macro et micropolluants. Parmi les premiers, qui ne présentent pas de danger majeur tant que leur concentration reste faible, on trouve :

- les matières azotées, au premier rang desquelles les nitrates, qui proviennent pour l'essentiel des engrais agricoles ;

- les matières organiques, rejetées par les collectivités ou les élevages ;

- le phosphore, issu notamment des activités domestiques et de l'agriculture.

L'excès d'azote et de phosphore provoque l'eutrophisation des milieux aquatiques, qui se manifeste par la prolifération d'algues et la raréfaction de l'oxygène.

Selon les données de l'Institut français de l'environnement (IFEN), la situation s'est globalement améliorée au niveau des macropolluants depuis le début des années 1990, hormis les nitrates, pour lesquels plus de la moitié des points de contrôle des cours d'eau présentaient, en 2003, une qualité de moyenne à mauvaise.

Les micropolluants peuvent se révéler toxiques, même à faible dose. Les plus courants sont les pesticides, les métaux, les polychlorobiphényles (PCB ou pyralènes), les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) et des substances dites " émergentes ", peu documentées et réglementées, telles que résidus médicamenteux, composés bromés, etc.

L'IFEN a publié, en décembre, un rapport indiquant qu'en 2005, " des pesticides ont été trouvés dans 91 % des points de mesure des cours d'eau " et que 36 % de ces points présentaient " une qualité moyenne à mauvaise ". Si la situation s'améliore pour les métaux, dont certains sont présents naturellement dans les eaux de surface, elle est qualifiée par l'IFEN de " très préoccupante " s'agissant des HAP, qui proviennent de la combustion de produits pétroliers. Ces hydrocarbures se retrouvent dans la quasi-totalité des points de contrôle, 93 % de ceux-ci ayant une qualité " moyenne à médiocre ".

Les PCB, qui sont désormais interdits, résultent d'une pollution historique d'origine industrielle qui s'est accumulée dans les sédiments des rivières. Une étude portant sur la période 2000-2005 a montré que 31 % des sites analysés étaient contaminés aux PCB.




L'effet des résidus de pilules contraceptives sur les poissons

 



QUE DEVIENNENT les résidus des pilules de contraceptifs, d'antibiotiques ou d'antidépresseurs ? Une proportion non négligeable des résidus de substances pharmaceutiques ou cosmétiques - voire de stupéfiants - rejetés par l'homme passe à travers le filtre des stations d'épuration des eaux usées, qui ne sont pas conçues pour les éliminer, et finit dans les rivières. Leurs effets sont encore peu connus, même si l'on a déjà noté des changements de sexe chez des poissons, provoqués par des perturbateurs endocriniens, ou l'apparition de souches résistantes aux antibiotiques chez certaines bactéries.

" On trouve dans l'eau trace de tout ce que consomme la population, reconnaît Marine Coquery, coordinatrice du programme Amperes (Analyse de micropolluants prioritaires et émergents dans les rejets et les eaux superficielles). Nous avons mis au jour des concentrations non négligeables de substances comme les bêtabloquants, mais les effets sur le milieu aquatique restent mal connus. " Le phénomène est international : une enquête menée aux Etats-Unis sur 139 rivières a détecté des hormones et des résidus médicamenteux dans 80 % des prélèvements.

Gilles van Kote

 

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